Jean Moréas

Les Stances

 

V

Roses, en bracelet autour du tronc de l'arbre,
   Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre,
   D'où s'élance un jet d'eau,

Roses, je veux encore tresser quelque couronne
   Avec votre beauté ;
Et comme un jeune avril embellir mon automne
   Au bout de mon été.

Quatrième livre

                  

 


 

 

 

 

 

La rose du Jardin que j’avais méprisée
A cause de son simple et modeste contour,
Sans se baigner d’azur, sans humer la rosée,
Dans le vase, captive, a vécu plus d’un jour.
Puis lasse, abandonnée à ses pâleurs fatales,
Ayant fini d’éclore et de s’épanouir,
Elle laise tomber lentement ses pétales,
Indifférente au soin de vivre ou de mourir.
Lorsque l’obscur destin passe, sachons nous taire.
Pourquoi ce souvenir que j’emporte aujourd’hui ?
Mon cœur est trop chargé d’ombres et de mystère.

 

 

 

 

 


Les roses que j’aimais s’effeuillent chaque jour ;
Toute saison n’est pas aux blondes pousses neuves ;
Le Zéphyr a soufflé trop longtemps ; c’est le tour
Du cruel aqui lon qui condense les fleuves.
Vous faut-il, Allégresse, enfler ainsi la voix,
Et ne savez-vous point que c’est grande folie,
Quand vous venez sans cause agacer sous mes doigts
Une corde vouée à la mélancolie ?

 


X
J’ai choisi cette rose au fond d’un vieux panier
Que portait par la rue une marchande rousse ;
Ses pétales sont beaux du premier au dernier,
Sa pourpre vigoureuse en même temps est douce.
Vraiment d’une autre rose elle diffère moins
Que la lanterne fait d’une vessie enflée :
A ne s’y pas tromper qu’un sot mette ses soins,
Mais sa perfection est chose plus celée.


XI
Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
Deuxième livre


IV
Je viens de mal parler de toi, rose superbe.
Si ton éclat est vif, rose, tu sais pourtant,
Seule dans le cristal, au milieu de la gerbe,
Aussi bien que les yeux rendre le cœur content.
Un jour, contre le mur d’une porte gothique
(J’errais en ce temps-là dans les pays du Nord)
Rose, tu m’apparus très pâle et fantastique
et frissonnante au vent plein de pluie et de mort.


XV
Paris, je te ressemble : un instant le soleil
Brille dans ton ciel bleu, puis soudain c’est la brume ;
Au veuf septentrion si tu te fais pareil,
Tu passes les pays que le zéphyr parfume.
Triste jusqu’à la mort, en même temps joyeux,
Tout m’est concours heureux et sinistre présage ;
Sans cause l’allégresse a pleuré dans mes yeux,
Et le sombre destin sourit sur mon visage.
Le spectre d’une fleur est un fardeau pour lui.


VII
Qu’importe à la rose superbe
Le vent qui l’effeuille sur l’herbe !
Qu’importe à l’aigle étincelant
Le plomb qui l’abat tout sanglant !
Qu’importe aux accents de ma lyre
Le plus injurieux délire,
Et qu’importe à ma vie encor
D’avoir si mal pris son essor !
Septième livre


Les Syrtes
Les roses jaunes ceignent les troncs
Des grands platanes, dans le jardin
Où c’est comme un tintement soudain
D’eau qui s’égoutte en les bassins ronds.
Nul battement d’ailes, au matin ;
Au soir, nul souffle couchants les fronts
Des lys pâlis, et des liserons
Pâlis au clair de lune incertain.
Et dans ce calme où la fraîcheur tombe,
C’est comme in apaisement de tombe,
Comme une mort qui lente viendrait
Sceller nos yeux dans sa main clémente,
Dans ce calme où rien ne se lamente
Ou par l’espace ou par la forêt.


Les Cantilènes (1883-1886)
Roses de Damas, pourpres roses, blanches roses,
Où sont vos parfums, vos pétales éclatants ?
Où sont vos chansons, vos ailes couleur du temps,
Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ?
O neiges d’antan, vos prouesses, capitans !
A jamais abolis les effets et les causes,
Et pas d’aurore écrite en les métempsycoses :
Baumes précieux, que tous des orviétans !
Surpris les essors aux embûches malitornes.
Les cerfs s’en sont allés la flèche entre les cornes,
Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.
Et nous sommes au bois la belle dont les sommes
Pour éternellement demeureront scellés…
Comme une ombre au manoir rétrospectif, nous sommes.

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© SimoneA, 2003-2008