Théodore de Banville

Les roses


  Vierges de dix-huit ans, dénouez vos ceintures !
Versez, versez à flots vos larmes encor pures,
Penchez votre cœur plein et votre front si beau,
Dépouillez les rosiers pour orner un tombeau.
La plus belle de vous est maintenant une ombre.
C’était pour ruisseler dans la demeure sombre
Que ses doux cheveux d’or, pleins de zéphyrs tremblants,
Etaient devenus longs à cacher ses pieds blancs.
Quoi ! c’était pour l’oubli, quoi ! c’était pour la tombe
Qu’elle était fraîche et pure ainsi qu’une colombe !
Et c’était pour dormir, comme nous la voyons,
Qu’elle avait ses yeux noirs étoilés de rayons !
Hélas ! Dieu seul est grand, et connaît toutes choses.
Jeunes filles, pleurez ! vierges, cueillez les roses !
  Chaste Lydie ! enfant qui souriais si bien,
Tu vis, mais dans le ciel, esprit aérien !
Certes, nous le savions, o tendre fleur fanée !
Il nous fallait te perdre, et tu n’étais pas née
Pour meurtrir comme nous la plante de tes pieds
Dans cet étroit cachot de crimes expiés.
Dieu qui, pour te créer, Ange entre ses merveilles,
A pétri des parfums et des blancheurs vermeilles,
Ne pouvait pour longtemps, même dans ce beau corps,
T’exiler des rayons, te bannir des accords !
Mais si tôt ! mais si vite ! Et pourquoi, chère morte,
Nous a-t-il laissés t’aimer, puisqu’il t’emporte ?
  O coupe de parfums, rose nouvelle, bois
Nos larmes ! Dépouillons les jardins et les bois !
Jeunes filles, cueillez les roses avant l’heure ;
Mêlons nos pleurs amers à la brise qui pleure.
Votre Lydie est morte ! elle est morte au printemps !
Peut-être il restait encor beaucoup de temps
Pour aller dans les champs, pleins de senteurs divines,
Cueillir des liserons et d’humbles églantines,
Pour s’agiter aux vents comme un jeune roseau,
Pour mêler quelque rêve à ses chansons d’oiseau,
Et pour sourire aux cieux de rubis et d’opales.
  Morte ! Pourtant la fièvre aux haleines fatales
N’a pas mis le trésor de tes jeunes appas
Sur un lit de douleur. Tout l’aimait. Ce n’est pas
Le fer, dernier espoir des espérances vaines,
Qui fit couler à flots la pourpre de ses veines.
Non, tout l’aimait. La vague aux regards onduleux
Ne l’a pas entraînée au fond des gouffres bleus.
Rien n’a tranché le fil d’une aussi belle vie.
Non. Seulement, un jour, cette sainte ravie
Aima. Son âme avait, blanche comme sa main,
Trop de fragilité pour un amour humain :
Elle a fui vers les cieux ainsi qu’une nuée.
La flèche qui nous blesse, en jouant l’a tuée.
(Le sang de la Coupe)



La femme aux roses


Nue, et ses beaux cheveux laissant en vagues blondes
Courir à ses talons des nappes vagabondes,
Elle dormait, sereine. Aux plis du matelas
Un sommeil embaumé fermait ses grands yeux las,
Et ses bras vigoureux, pliés comme des ailes,
Reposaient mollement sur des flots de dentelles.
Or, la capricieuse avait, d’un doigt coquet,
Sur elle et sur le lit parsemé son bouquet,
Et, – fond éblouissant pour ces splendeurs écloses ! –
Son corps souple et superbe était jonché de roses.
Et ses lèvres de flamme, et les fleurs de son sein,
Sur ces coteaux neigeux qu’elle montre à dessein,
Semblaient, aux yeux séduits par de douces chimères,
Les boutons rougissants de ces fleurs éphémères.
(Les Stalactites)

 
 

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